Rencontre sur internet et “misère affective”…
Oui, la plupart des sites de rencontre usent de pratiques non commerciales ou marketing non éthiques (faux nombre de membres, faux messages, etc…). Faut-il pour autant voir dans la rencontre sur internet une arnaque en soi ? Ne serait-ce pas jeter le bébé avec l’eau du bain, comme le disait ma chère grand mère ?
Une des phrases que l’on entend le plus souvent, c’est que la rencontre sur internet utilise la misère amoureuse et sexuelle des gens en se faisant de l’argent dessus. En créant de l’espoir, du rêve. En laissant croire que forcément, le prince charmant se trouve caché au détour d’un clic, il suffit de glisser sa carte bleue… et j’achète le partenaire de mes rêves… Cette mercantilisation de l’intime peut paraître odieuse. Il faut toutefois regarder les choses calmement.
Une époque difficile pour le sentiment amoureux
Nous sommes en plein dans une transition de modes de vie et de culture qui crée une précarité affective intense.
L’intensification de la pression professionnelle d’une part, avec l’élévation du niveau des études, de la flexibilité, de la mobilité demande un don de soi des actifs à leur entreprise sans précédent. Le monde du travail dans sa grande majorité est un monde où les rencontres sont rares car est un environnement social figé (à part les rares nouvelles recrues).
La pression au bonheur permanente (par les messages marketing principalement, la croissance sans fin du rayon développement personnel de la fnac) a créé une culture où le bonheur est un droit, et même une obligation : il nous faut être heureux. Le célibat n’en est que plus insupportable. Et le compagnon parfait que plus recherché : on ne peut se contenter d’un partenaire qui ne remplit pas toutes les cases de son esprit. Et le célibat revient… Ne vaut-il pas mieux vivre seul que mal accompagné ? mais qu’est ce que “mal accompagné ?”.
Tout porte à croire que le seuil de satisfaction de l’individu par rapport à son existence est irrémédiablement en hausse.Que ne pas le dépasser, c’est la source du mal-être. Que flirter avec ce seuil induit encore plus de doute : je suis bien mais est-ce la panacée ? Une société de l’insatisfaction où rien ne dure, tout est fait pour durer 18 mois (téléphones portables, lecteurs DVD, ordinateurs, baladeurs MP3, mais aussi boulots, couples ?)…
Spécificité de la rencontre amoureuse
Le sentiment amoureux lui se nourrit de plusieurs choses: de la satisfaction d’un côté, mais aussi de la projection dans l’avenir, de la possibilité que ce moment intense et joyeux présent, là , tout de suite, puisse être éternel. Qu’on pourra le revivre, lui et ses cousins. Le sentiment amoureux se nourrit d’absolu : l’autre est unique. Il se nourrit lui même : je me souviendrai toujours de ce témoignage d’un couple d’étudiants fauchés qui, en manque d’argent, ne sortait pas sauf pour les cours et passait son temps sous la couette à s’aimer. Leur valeur de consommation est nulle. Contrairement au célibataire. Qui lui ne peut vivre que sur le moment, que sans lendemain. Sauf par amour de lui même.
La rencontre amoureuse est un temps spécial. C’est un temps de communication, par les gestes, le regard, la parole, les mots. Sur internet, une nouvelle grammaire se forme, par le rythme sur les chats, messengers, par le mail, les échanges de fichiers, de photos… La rencontre sur internet est fondée sur le dialogue. Cela fonctionne (j’ai personnellement rencontré deux personnes qui furent importantes dans ma vie amoureuse sur internet), et laisse entrevoir plusieurs choses. Déjà que le dialogue est nécessaire à la rencontre : c’est une des premières bases de la rencontre. Les lieux actuels de rencontre hors travail, université, etc…, ne sont malheureusement pas des lieux propices à ce dialogue, mais plutôt au désir instantanné, aux échanges de paroles courts, incisifs et efficaces.
Comment se dévoiler en boite de nuit, où chacun joue un rôle et où la musique forte joue le rôle des épingles qui tiennent le déguisement en place ? Le lieu de la rencontre amoureuse est au contraire le lieu du temps long, de la découverte. J’ai rencontré la femme que j’aime dans le meilleur des cadres à mon sens, chez moi, présentée par une amie commune, autour d’un thé. Le cadre était idéal, pour elle qui pouvait savoir qui j’étais par mon lieu de vie, pour moi qui étais dans cette sécurité. Le temps était parfait, rien ne nous pressait, rien n’entravait les mots qu’on pouvait s’échanger. La rencontre pouvait avoir lieu.
La rencontre amoureuse est donc une immersion au monde de l’intime, où deux êtres se rencontrent pour partager ceux qu’ils ont en eux, leur définition, leur fêlures, leurs espoirs, leurs désirs. Ce n’est pas une chose légère. En faire un marché, un commerce, est une responsabilité lourde. Par la “rationnalisation” de la démarche amoureuse (critères de choix, de filtres, affinités), sûrement la rencontre sur internet dépoétise la situation. Mais aussi la rend plus confortable. Plus rassurante car chacun peut se livrer à sa mesure, derrière son écran. Ce que l’on constate également, c’est que les couples, malgré le medium technique employé, repoétisent leur rencontre, y mettent du sens. Leur destin était de se connecter à ce site, et de tomber ce soir là sur cette personne, rarement connectée mais qui l’était ce soir là , et tout de suite une complicité est née.
Un des éléments primordiaux de la rencontre amoureuse en même temps est la joie. La joie de se rencontrer. La joie partagée d’être avec cette personne qui nous apporte de la joie. C’est un don de bonheur que deux êtres se font. Cette joie, c’est l’énergie qui fait que deux êtres s’attirent inévitablement. Qui font que les moments passés ensemble semblent hors du temps. Cette joie est la chose la plus précieuse. Elle ne doit jamais être cassée. Et même si, forcément, les deux se confieront, parleront de leurs blessures à un moment ou un autre, se consoleront, c’est uniquement parce que cette joie les a amené à s’ouvrir l’un à l’autre. Ils sont chacun le bienfaiteur de l’autre.
Déontologie des sites de rencontre
Ce n’est pas un secret, la rencontre amoureuse touche donc à l’intime de l’être. Il n’y a qu’à voir les conséquences des ruptures amoureuses sur les êtres pour s’en rendre compte. Ce simple constat demande donc aux exploitants des sites de rencontre de ne pas considérer leur activité comme une activité commerciale comme les autres. Ne pas faire de la “relation client” comme les autres. Ne pas traiter leurs clients comme des acheteurs de fers à repasser ou de billets de train. Ces clients sont dans une démarche aux implications extrêmement fortes. Ils sont en train de jouer leur avenir affectif, de se dévoiler.
Ce n’est pas de la misère affective, c’est au contraire un grand don de soi que représente chaque fiche profil d’un site de rencontre. Il y en a des barrières à dépasser pour s’inscrire sur meetic ou sur parship. Pour trouver la force de se présenter sous son meilleur jour, et en même temps donner une image fidèle de ce que l’on est. Les sites de rencontre ne le prennent pas assez en compte.
Les sites de rencontre se doivent d’être conscient de leur tâche et de leur limites. Ils ne peuvent garantir l’amour (comme Match honteusement le fait) ou même des rencontres. Quelqu’un qui s’inscrit sur un site n’est pas forcément prêt à rencontrer quelqu’un, à s’ouvrir, à donner de la joie, à s’ouvrir. Les sites de rencontre ne peuvent qu’agrandir les horizons, que donner un lieu étrange mais réconfortant de relation, où l’implication est librement choisie.
Mais ils peuvent devenir une force. Une force de suggestion, une force de mise en relation. Une force de réconfort.
Ils peuvent également être corrects, laisser de la place aux membres à leur expression personnelle. Que chacun ait son univers.
Ils peuvent devenir cet ami fidèle, sympathique, qui apporte de la sécurité. Qui ne semble pas en vouloir qu’au portefeuille de coeurs solitaires.
Car l’existence même des sites de rencontre, malgré leur manque peut-être de poésie - peut-être pourrions-nous en créer, de la poésie ? - n’est pas un mal. La misère affective n’est pas due à ces sites, mais ces derniers essaient d’y répondre. Le tout est de le faire sans cynisme, aucun. Mais avec considération. C’est l’optique que nous avons chez DatingWatch, et c’est sous cet angle que nous pouvons être cinglants et critiques avec beaucoup de sites, montrant du doigt ce qui nous paraît comme non éthique.
Effets pervers ?
L’existence même des sites de rencontre n’est pas sans conséquence. L’effet pervers que je note le plus - et comme par hasard cela va dans l’intérêt de ces sites - c’est que ces catalogues vertigineux de coeurs libres sécurisent les célibataires. Il y aura toujours mieux quelque part, derrière une page, un click. Les personnes rencontrées ne sont jamais assez bien, car il y aura toujours mieux. A force de promettre le grand amour, plus rien n’existe. C’est à mon sens le plus grand effet pervers : au lieu de devenir une arme contre le célibat, pour certaines personnes, pas encore prêtes, ces sites les conforte dans ce célibat. Si elles sont célibataires, c’est juste qu’il n’y a pas de personne assez bien pour elle pour l’instant, mais un jour… mais un jour…
Le discours devient ici très important, ainsi que le suivi des membres. Une femme inscrite depuis un an sur un site et consommatrice régulière, faisant des rencontres, mais restant abonnée, est la ligne statistique typique de la personne prise dans cette spirale du célibat. Elle s’est trouvé un équilibre et supporte son célibat parce qu’il y a ce catalogue infini d’hommes.
Imparfait ou diabolique ?
La rencontre sur internet n’est pas un mal en soi, mais est le symptôme criant d’un déséquilibre de notre société. C’est ce qui les rend pour certains insupportables.Un étalage d’âmes humaines.
Mais c’est une réalité à laquelle il faut faire face, et qu’il faut améliorer. Faire en sorte que cela se passe d’une manière plus éthique, respectueuse, en prenant en compte la personne dans sa totalité. Faire comme si chaque membre était un ami et être à son écoute.
Ce n’est pas parce que nous sommes sur un navigateur internet que forcément il ne peut plus y avoir de beauté, de sens, de poésie, de ces ingrédients qui font que l’âme humaine est belle et grande.
Et parmi tous les ingrédients qui font que l’âme humaine n’est pas que vanité prise dans les affres de la compétition économique, sociale, militaire, personnelle, mais au contraire qu’elle est à l’origine de l’art, de la paix, de la justice, il y a ce sentiment au centre de notre problématique : l’amour entre deux êtres. Et travailler dans ce domaine demande une certaine tenue. En tout cas, un goût prononcé pour le beau.



Il est vrai qu’au fil des articles que vous pouvez lire sur DatingWatch, on peut avoir l’impression que le monde de la rencontre sur internet est un monde d’escroqueries, de pratiques frauduleuses… Que certains agissements des sites de rencontre ne sont dus qu’au fait que la rencontre sur internet en soi est une activité “non-éthique”… une escroquerie au coeurs solitaires. Cet article n’a pas l’intention de trancher ce débat, juste de donner quelques pistes. En souhaitant que la discussion se prolonge et soit constructive.


